Le projet Le Trésor public consiste à créer dans le centre-ville lyonnais une salle de cinéma comportant trois écrans, et équipée pour la projection numérique, 35 mm, 16 mm, super 8 et vidéo. Par centre-ville, nous entendons ici l'ensemble constitué par les quartiers de Bellecour, des Terreaux, de la Guillotière, de la Préfecture et du Vieux Lyon.

L'intention n'est pas de faire « une salle de plus » : ce projet n'aura de légitimité et de pérennité artistiques et économiques qu'à la condition d'éviter toute redondance, en termes de proposition cinématographique, avec les lieux de cinéma qui existent déjà dans l'agglomération lyonnaise.

Le projet que nous présentons ici doit permettre de faire éclore à Lyon un lieu qui en élargira l'horizon cinématographique, en proposant des types et des modes de cinéma et de programmation qui s'y sont raréfiés.

Le statut juridique que nous souhaitons adopter est une société coopérative (SCOP), de type SARL. En effet, nous avons conçu ce projet dans un esprit de démocratie amicale, d’égalité de parole et de proposition que nous souhaitons ne pas voir disparaître s’il vient à se concrétiser.

L'État des choses

Force est de constater que, depuis une quinzaine d'années, la diffusion du cinéma à Lyon a fait l'objet d'une évolution à deux vitesses.

D'un côté, sur l'ensemble du territoire lyonnais, on a assisté à un renouveau incontestable : suite du développement de l'Institut Lumière, renaissance et succès croissant du Comœdia, création du festival Lumière et réussite qu'on lui connaît.

Mais d'un autre côté, dans le centre-ville lyonnais, la proposition cinématographique s'est raréfiée. C'est plus particulièrement vrai de la Presqu'île alors même que celle-ci accueille le Musée des Beaux-Arts, l'Opéra et le Théâtre des Célestins, pour ne citer que ses lieux de culture les plus célèbres. A contrario, les seules salles de cinéma de la Presqu'île en bonne santé à l'heure actuelle sont deux sites du groupe Pathé.

En ce qui concerne les propositions cinématographiques moins strictement inféodées aux lois du marché, c'est la déroute. Pour s'en tenir aux six dernières années, l'Ambiance, la Fourmi et le CNP Odéon ont fermé, les CNP qui subsistent s'affaiblissent chaque jour (dégradation des salles, diminution du nombre de films, disparition des avant-premières et des programmations spéciales), le Cinéma et le Cinéma Opéra sont devenus des salles fantômes. Le festival Étoiles et toiles d'Asie, qui proposait des séances dans la plupart des salles du centre-ville, a dans le même temps disparu. Cette désertification cinématographique du centre de Lyon a été contemporaine d'un surinvestissement de celui-ci par les activités marchandes.


On murmure dans la ville

Un discours ambiant donne à croire que la tapisserie cinématographique serait complète : l'Institut Lumière et son festival annuel (pour le cinéma de répertoire), le Comœdia (pour « l'Art et Essai porteur » et pour le cinéma Jeune public) et les grands circuits (Pathé, UGC, CGR), une fois additionnés, aboutiraient à un paysage cinématographique lyonnais tout à fait satisfaisant.

Or en dépit des succès manifestes et très appréciables du festival Lumière et du Comœdia, et de la multiplication, ces dernières années, des écrans des grands circuits, beaucoup de cinéphiles pensent que ce discours est trompeur. À leurs yeux, on ne saurait évidemment se contenter de la seule montée en puissance des grands groupes de distribution-exploitation, mais on ne saurait pas plus se satisfaire de la concentration des champs cinématographiques non représentés par ces grands groupes sur un nombre très réduit de lieux institués, ou de manifestations ponctuelles — surtout dans une ville qui revendique un lien historiquement privilégié avec le cinéma.

Rappelons, en outre, que l'Institut Lumière et le Comœdia sont deux lieux relativement excentrés.


 Faisons un rêve

Aux yeux de toute personne considérant le cinéma comme une expérience collective qui touche à la fois à l’affectif, à l’esthétique et à l’intellect, le manque se fait sentir toujours plus vivement dans le centre-ville lyonnais de lieux qui en proposeraient, chaque jour, une approche à la fois généreuse et exigeante, singulière et inventive, où le fait même de se rendre constituerait pour les spectateurs à la fois un plaisir et une promesseEn bref, de lieux de cinéma qui auraient une « âme » : un esprit identifiable et revendiqué, une philosophie affirmée de programmation et de rapport au public, qui seraient incarnés par des cinéphiles qu’animerait le désir constant de lancer des passerelles entre les spectateurs et les films.

Ce type de lieu ne doit plus exister seulement de façon sporadique. Ces dernières années, des initiatives ponctuelles de programmations indépendantes sont apparues : citons les projections organisées par les associations Une Sale HistoireCiné-travailÉcran libreDodeskadenEnjeux sur image ou encore les programmations hors festival des Inattendus. Mais quelles que soient leurs qualités respectives, ces initiatives sont restées trop isolées et ponctuelles. Leur manque de lieux et de moyens pérennes les ont cantonnées à une réception plus ou moins confidentielle.

Afin de donner au cinéma la place qui lui revient et de le rendre accessible à tout un chacun au quotidien, le lieu que nous voulons créer devra avoir pignon sur rue, dans le centre-ville, et relever d’une activité commerciale, garante à la fois de son autonomie et de sa légitimité.

Le nom que nous avons choisi pour ce projet est Le Trésor public. Il est évidemment provisoire, pour deux raisons : primo, au-delà de notre exigence de « centralité » géographique, l'implantation précise de cette salle de cinéma n'est pas encore définie, et elle pourra le moment venu en déterminer le nom ; secundo, il n'est pas certain que nous puissions employer le nom en question, pour des raisons légales! Toutefois, aussi temporaire soit-il, ce nom exprime (avec enthousiasme, originalité et humour, trois vertus que nous mettrions au premier plan de notre activité de transmission cinématographique) notre conception du cinéma en tant que bien commun, trésor appartenant à tous mais qu'il importe de constamment « réinventer ».


En guise de devise, nous avons fait nôtre la phrase du philosophe Jean-Louis Schefer : « L'homme ordinaire du cinéma, c'est chacun de nous sans doute : celui dont les objets de plaisir deviennent des objets de savoir, non l'inverse. »